C’est le Cardinal André Vingt-Trois, ancien archevêque de Tours, qui a prononcé l’homélie le 11 novembre 2015, en la cathédrale St-Gatien. Voici le texte de cette homélie.

Frères et Sœurs,

Il nous faut méditer quelques instants sur des coïncidence de dates : l’année Saint Martin qui marque le 1700ème anniversaire de sa naissance, l’année jubilaire de la Miséricorde que le Pape François a décidée pour l’Église entière et qui s’ouvrira dans quelques semaines, et une troisième date, dont il paraît que les Français perdent un peu le souvenir, c’est le 11 novembre 1918, date de l’armistice de la Première Guerre mondiale.

Si j’évoque l’armistice de la Première Guerre mondiale, c’est parce que cette guerre n’a été que le premier acte d’une autre guerre survenue quelques décennies après. À elles deux, elles ont mené de vie à trépas quelques dizaines de millions d’hommes et de femmes, sans compter que, parallèlement à ce massacre occidental, avait lieu dans la Russie soviétique un autre massacre numériquement comparable. J’évoque cet arrière-fond parce que, quoi que l’on pense, nous qui sommes les chrétiens du début du XXIe siècle nous ne pouvons pas oublier ce qu’a été l’histoire du XXe siècle, les souffrances et l’horreur insupportable qui se sont imposées à travers le monde entier et qui ont constitué comme une sorte de sacrifice inconscient.

Comment pouvons-nous vivre la joie de l’Évangile, comme le Pape nous y a invités par son Exhortation apostolique après le synode sur la Nouvelle évangélisation ? Comment pouvons-nous être témoins que l’amour de Dieu pour les hommes est à l’œuvre en ce monde ? Comment pouvons-nous annoncer une année de bienfaits ? Comment pouvons-nous essayer de mettre en pratique la compréhension martinienne de l’Évangile si nous faisons semblant d’oublier ce qui s’est passé avant ?

Il n’est pas très difficile de générer un climat de gaîté, on a tous les instruments et savoir-faire possibles pour construire une religion « gaie » ! Mais la question est alors celle-ci : à quelle humanité s’adresse cette religion ? Aujourd’hui, nous ne le savons que trop parce que c’est une pression quotidienne sur notre expérience humaine, des milliers d’hommes et de femmes meurent en essayant d’échapper à la fournaise du Moyen-Orient, de l’Erythrée ou d’autres contrées en guerre. Nous ne pouvons pas dire : avec saint Martin tout va bien aller, on va aller au-devant les uns des autres, on va se retrouver fraternellement, on va partager entre nous, on va devenir des modèles de la charité en pratique… Le Pape nous appelle chaque jour à comprendre que cet effort ne doit pas se résumer à renouveler et à raviver les liens qui existent entre les membres de l’Église, à renouveler notre manière d’être les uns envers les autres, à aller de nouveau au-devant de nos frères, mais nous devons viser ceux qui ne sont pas dans l’Église, ceux qui ne sont pas membres de l’Église, ceux qui en sont membres sans s’y intéresser, ou ceux qui s’en sont désintéressés, bref, à aller au-devant. Si nous sommes invités pendant l’année Saint Martin à revisiter un certain nombre d’activités dont nous sommes déjà peut-être des acteurs accomplis, ce n’est pas simplement pour devenir plus performants, mais c’est pour puiser dans ce renouveau et cette force regagnée, la capacité de sortir, d’aller vers les autres, d’aller proposer aux autres la joie de l’Évangile, puisque l’évangile est une source de joie. Tout le monde ne s’en est pas aperçu, il y a même des gens qui ont cru que c’était le contraire… mais l’Évangile est une source de joie ! Pour que l’Évangile soit une source de joie, il faut que nous soyons accrochés à l’évangile, qu’il soit notre nourriture quotidienne, qu’il soit notre source de vie, qu’il soit notre espérance ! Sinon, ce ne sera sans doute pas une source de tristesse mais ce ne sera pas non plus une source de joie !

L’Évangile est une source de joie parce que c’est une force. Il m’arrive quelquefois d’être un peu perplexe et circonspect quand j’entends des gens, par ailleurs très bien intentionnés, brandir l’étendard de la peur : « on va se faire transformer », cela veut dire : « on va devenir musulman », mais vous n’êtes pas obligés de traduire tout de suite… On va devenir musulman… Si on ne croit pas que l’Évangile est source de vie, si on ne croit pas qu’il est notre force, si on ne croit pas qu’il est notre nourriture, il n’est pas impossible qu’on devienne musulman ! Mais ce ne sera pas la faute des musulmans ! Ce sera de la nôtre ! Je m’explique : ces cris d’horreur qui sont nourris par des images atroces que nous propose la télévision, recueillent une sorte d’anxiété profonde. On ne peut pas être disciple du Christ en vivant sous le régime de l’anxiété. Si on est disciple du Christ, on vit sous le signe de la sérénité, de la paix et de la joie. Ceux qui ne se sentent pas assez forts, comme Jérémie quand Dieu lui demandait de le prendre comme porte-parole, doivent se fortifier. Si on se sent trop faible, on deviendra faible. La peur est mauvaise conseillère. Si Dieu est avec nous, qui sera contre nous ?

Nous sommes engagés perpétuellement en France dans les périodes de choix électoraux et évidemment, nous voyons ressurgir les craintes, les angoisses, les souffrances, le sentiment de ne pas être reconnu, de ne pas être accueilli, de ne pas être respecté… Tout cela fait partie de notre vie sociale. Mais, nous chrétiens, devons-nous enfourcher ce cheval de la victimisation, de la peur, de la revendication permanente ? Ne sommes-nous pas appelés plutôt à être sources de paix, de sérénité, de force, pour aider ceux qui nous entourent à affronter les difficultés de l’existence ? Et à les aider non seulement en paroles mais aussi en actes ?
Que saint Martin nous donne de suivre le chemin qu’il a ouvert en partageant son manteau avec les pauvres et qu’il nous donne de devenir de vrais témoins missionnaires, disciples de l’Évangile.

Amen.

 

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