A l’occasion de l’Année Saint Martin, Mgr Aubertin a rédigé une lettre pastorale. La voici :

L’année 316

Après sa victoire sur son rival Maxence, l’empereur Constantin signe en 313 l’édit de Milan qui met fin à la situation précaire des chrétiens en les « tolérant » officiellement.

Trois années plus tard, en 316, dans une ville de la province de Pannonie, Sabaria, on se réjouit de la naissance de Martin. Celui-ci allait devenir Évêque de Tours, le troisième selon la tradition, mais aussi fondateur d’une abbaye non loin de la cité. C’est en Touraine qu’il achèvera son existence, et à Tours qu’il sera enterré. Aussi notre diocèse se devait-il de célébrer le 1700ème anniversaire de la naissance de saint Martin .

Ce jubilé s’inscrit dans l’arc défini par deux dates correspondant aux deux fêtes traditionnelles de saint Martin : le 11 novembre 2015, mémoire de sa sépulture, et le 4 juillet 2017, fête de son ordination épiscopale à Tours. Au milieu de cette période jubilaire, le 11 novembre 2016 coïncidera au 1700ème anniversaire, et sera particulièrement solennisé.

L’actualité de saint Martin

Au-delà de la dimension historique de l’événement, il nous faut souligner l’actualité de saint Martin. Comment cet homme de culture latine, qui a vécu principalement en Gaule à la fin de l’Empire romain, peut-il encore nous parler ? Comment ce soldat de l’armée impériale vivant dans un monde et une culture saturés de divinités mais converti à la « nouvelle religion », le christianisme, peut-il encore donner un sens à nos existences et promouvoir notre vivre-ensemble dans une société laïcisée ?

À l’époque de saint Martin, on remettait en question la véritable divinité de Jésus, ce que l’histoire désigne comme l’arianisme. On touchait en fait à l’humanité de Dieu, c’est-à-dire à la révélation en Jésus-Christ du vrai visage de Dieu. Interpellé par cette question de foi, Martin rejoint Hilaire de Poitiers, lui-même engagé dans ces controverses. Saint Martin a découvert le vrai visage du Christ révélé dans le pauvre. Il a toujours cherché le visage de Dieu et il l’a, peut-on dire, « incarné » sur nos terres tourangelles. C’est pourquoi il est saint.

Son actualité est sans doute redevable à son hagiographe et contemporain, Sulpice Sévère. La « Vie de Saint Martin », qu’il publie du vivant de l’évêque de Tours, pourrait se comparer à une sorte d’évangile, c’est-à-dire à un récit qui traduit par des paroles et des gestes la Bonne Nouvelle du royaume de Dieu. Avec la publication de ce petit ouvrage, saint Martin entre vraiment « dans l’Histoire », ce qui signifie que son existence échappera à l’usure et à l’oubli des siècles. En reprenant le récit de sa mort, on pourrait même oser affirmer qu’il « entre dans le sein d’Abraham  », dans la mémoire de l’humanité rachetée et transfigurée.

Saint Martin incarne en quelque sorte la figure de Jésus à la manière des récits composés par les évangélistes . À l’image de Jésus qui, à 12 ans, abandonna ses parents pour demeurer au Temple, Martin, encore enfant, selon son hagiographe, se réfugia dans une église. À la synagogue de Nazareth, Jésus commente Isaïe en déclarant qu’aujourd’hui la Bonne Nouvelle est annoncée aux pauvres. Martin lui aussi incarna l’« option préférentielle pour les pauvres ». Jésus, nous dit l’Évangile, parcourait la Galilée, guérissant les malades et chassant les esprits mauvais. Martin fut, à son tour, présenté comme un thaumaturge et un exorciste. Comme pour Jésus, avec lui, le « royaume » se manifeste. Ce « royaume », c’est bien sûr la reconnaissance de la seigneurie de Dieu et Martin n’hésita pas à la manifester de manière radicale, dénonçant l’idolâtrie et détruisant les sanctuaires païens. « L’amour de ta maison fera mon tourment. » (Jn 2,17). Refusant la royauté venant des hommes, Jésus se retire. Martin lui aussi se retira à l’écart, à Marmoutier. Jésus fut confronté au gouverneur romain, Pilate. Martin ne plia pas le genou devant l’empereur Maxime. Martin, comme Jésus, parcourut les campagnes et tous les deux ne laissèrent pas d’écrit ni de traces si ce n’est celles de leur vie concrète et donnée. Finalement la vie de Jésus peut s’interpréter comme un « dépouillement » de soi, image que nous retrouvons également chez Martin : à deux reprises, il se dépouilla de son vêtement pour en revêtir son frère.

Témoin du royaume à venir et des temps messianiques, saint Martin est une figure actuelle car elle nous renvoie à  l’actualité de Jésus. C’est une actualité fontale, c’est-à-dire qui s’identifie à une source – provenant certes du passé – mais à laquelle il fait toujours bon de se désaltérer. Dans la mesure où il nous conduit à nous ressourcer à l’Évangile, saint Martin n’est donc pas enfermé dans son passé. Il contribue ainsi à vivifier les chrétiens du XXIe siècle.

La première phase de l’année saint Martin, du 11 novembre 2015 au 4 juillet 2016, est justement consacrée à découvrir ou redécouvrir la figure de saint Martin et, à travers lui, celle du Christ. En groupes ou individuellement, nous pourrons approfondir notre connaissance de saint Martin par la lecture et le partage de la « Vie de Saint Martin   », des représentations théâtrales, des expositions et la contemplation d’œuvres artistiques, et bien sûr des temps de célébrations et de prière. Cette phase débutera par les « 24 heures » pour saint Martin, les 10 et 11 novembre 2015, pour se conclure, le 03 juillet 2016, par un grand rassemblement familial à Marmoutier, lieu de l’abbaye fondée par le saint. Toutes les paroisses, les services et les mouvements sont invités à prendre des initiatives pour aider les fidèles – et tous ceux que saint Martin interroge – à entrer un peu plus dans la connaissance de cet homme évangélique qui a façonné notre Église de Tours.

L’enjeu du Jubilé

L’enjeu d’une telle redécouverte ne doit pas se concevoir comme la seule acquisition d’un savoir mais davantage comme la chance d’une conversion. En d’autres termes, nous avons à prendre conscience que l’Évangile doit encore s’incarner aujourd’hui sur nos terres tourangelles, comme jadis avec Martin en cette portion de la Gaule. Que le regard porté vers cette figure évangélique produise en nous de réels fruits de conversion.

Cependant, nous ne sommes pas simplement invités à reproduire formellement la vie de saint Martin : nous ne sommes ni dans la Gaule du IVe siècle ni citoyens romains.

La deuxième phase de l’année saint Martin, du 5 juillet 2016 au 4 juillet 2017, consistera à sortir, sous l’impulsion de l’Esprit, à la rencontre des autres et en particulier des pauvres et des laissés-pour-compte. Tel est bien l’enjeu du jubilé.

Sulpice Sévère n’a pas manqué d’évoquer la vertu (force) de saint Martin. Cette « force » nous renvoie à l’Esprit qui poussa jadis Jésus à agir. Martin lui aussi n’hésita pas à sortir à la rencontre des hommes et des femmes, des païens et des chrétiens, des malades et des bien-portants, des pauvres et des riches, des petits et des puissants ; pour cela il parcourut les campagnes et voyagea à travers l’Empire. Il nous invite aujourd’hui à sortir de nos cercles pour nous diriger vers les périphéries chères au pape François.

La deuxième phase de l’année jubilaire ne manque pas d’audace ; elle s’avère risquée. Risquée car elle ne peut se concevoir comme un programme élaboré au préalable. Elle ne peut que se vivre sous le mode de l’inattendu, lui-même lié à la rencontre de l’autre. Risquée également car elle ne peut pas nous laisser indemnes dès lors que nous « sortons » vers l’autre, qu’il soit l’étranger ou le pauvre. Or, l’audace ne saurait puiser dans une quelconque témérité mais bien dans l’humilité et la simplicité martiniennes.

Dans cette perspective, saint Martin nous rappelle que nous n’avons pas à venir imposer l’Évangile aux autres mais à le vivre. Martin s’est abaissé en se dépouillant de son manteau. Il est venu à la rencontre des hommes et des femmes de son temps à la manière d’un pauvre, les mains nues, tout comme Pierre : « De l’argent et de l’or, je n’en ai pas ; mais ce que j’ai, je te le donne : au nom de Jésus Christ le Nazaréen, lève-toi et marche. » (Ac 3,6).

Cette deuxième phase sera néanmoins marquée par deux temps forts diocésains : un triduum de saint Martin les 11, 12 et 13 novembre 2016 ; ensuite du 25 au 28 mai 2017 (Ascension) : un grand rassemblement à Rochepinard précédé par des marches joyeuses et solidaires dans l’ensemble du diocèse. Chaque doyenné organisera des temps festifs et d’action de grâce. Ces temps forts manifesteront notre désir de sortir à la rencontre des hommes. Le plus important, cependant, résidera dans les libres initiatives de tous les fidèles, des groupes et des paroisses, des mouvements et des associations : qu’ils puissent « sortir », selon leur propre charisme et leur spiritualité, à la rencontre de chacun : pauvres, sans logis, sans travail, immigrés, isolés, malades et découragés de la vie, prisonniers et ceux qui ont faim, ceux qui souffrent et ceux qui font souffrir, ceux qui ont soif de pardon et ceux qui ne pensent qu’à se faire justice, croyants d’autres traditions religieuses et non-croyants, chercheurs de Dieu et ceux qui s’éloignent de lui. Que ce jubilé martinien mette en route chacun et chacune avec ses richesses et ses pauvretés sur les chemins existentiels jadis empruntés par saint Martin.

Le pape François nous y invite déjà pour l’Année Sainte : « Ouvrons nos yeux pour voir les misères du monde, les blessures de tant de frères et sœurs privés de dignité, et sentons-nous appelés à entendre leur cri qui appelle à l’aide. Que nos mains serrent leurs mains et les attirent vers nous afin qu’ils sentent la chaleur de notre présence, de l’amitié et de la fraternité. Que leur cri devienne le nôtre et qu’ensemble, nous puissions briser la barrière d’indifférence qui règne souvent en souveraine pour cacher l’hypocrisie et l’égoïsme. » (FRANÇOIS, Misericordiae vultus, Vatican 2015, § 15)

En cette année où le pape François nous invite à accueillir la miséricorde en nos vies, que saint Martin de Tours, Martin le miséricordieux, soit une lumière sur notre route.

Bernard-Nicolas Aubertin, archevêque de Tours

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